[ÉVÈNEMENT] Workshop João Fiadeiro x CAMPING 2017

En juin dernier, les Magasins généraux accueillaient pendant 2 semaines le chorégraphe João Fiadeiro et vingt danseurs dans le cadre du Festival CAMPING 2017 organisé par le Centre National de la Danse. 

Cette rencontre – sous la forme d’un workshop – s’est construite autour d’une question : « Comment faire pour commencer une performance par la fin? »

Interview de João Fiadeiro le 30 juin 2017 au CND

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours? 

J’ai commencé par un parcours assez traditionnel en faisant de la danse moderne et classique. Puis à la fin des années 80, j’ai découvert la danse américaine post moderne avec Steve Jackson et toute cette famille de créateurs et d’auteurs. Cela a bouleversé ma relation au corps, la relation entre la danse et le quotidien, la danse et la politique, la danse et l’éthique. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à m’engager davantage vers la danse contemporaine, vers un nouveau terrain de réflexion qui questionne la notion de représentation. 

Je travaille avec les danseurs d’une manière horizontale, plutôt collaborative, en créant une relation de « contamination », d’échange. Il n’y a pas de distinction entre le chorégraphe et le danseur, entre le spectateur et le performeur, entre le dedans et le dehors. 

Dans mon travail, il y a une volonté de questionner le point de vue absolument rigide qu’on a dans tous les domaines de la société, de vouloir transformer une chose par nature fluide et liquide en une chose rigide et solide. J’ai décidé d’être critique de la notion même de liberté. J’ai fait des recherches sur cette idée contre-intuitive qu’il existe une rigueur dans la liberté et qu’il y a une réaction entre la sensation d’autonomie et la sensation de limites.

J’ai ainsi développé une théorie pratique nommée « Composition en temps réels » qui a donné lieu à toute une série de projets pédagogiques, de recherche, d’objets spectaculaires, de performances qui questionnent le rôle du spectateur, du performeur, de la représentation, de la relation entre la fiction et le réel,  l’absence et la présence, la relation avec la mémoire…

Le workshop que j’ai développé est une opportunité pour aller plus loin dans cette recherche. 

Quel message as-tu voulu passer à travers ce workshop ? 

J’ai voulu adapter un spectacle qui existe déjà, que j’ai réalisé il y a 2 ans dont le nom en portugais est « O que fazer daqui para trás » : quoi faire d’ici en arrière, c’est un jeu de mot. La proposition dramaturgique de ce projet veut que le spectateur se retrouve face à un corps épuisé – pas fatigué – épuisé dans le sens qu’il est épuisé de sa propre volonté.

J’ai voulu montrer le moment où tu arrives sur scène et que tu présentes un corps en état virtuel, avec une puissance impossible à présenter si tu n’es pas dans cet état limite d’épuisement. J’ai adapté cette proposition au workshop : le performeur sort de l’immeuble, court dans la ville jusqu’à arriver à cet état d’épuisement. Puis, le but était de revenir dans l’espace pour que le performeur partage cet état, cette traduction de son affect originel avec le public.

On a travaillé de manière à la fois collective et individuelle sur ce projet car chacun avait sa propre compréhension de cette proposition, sa propre réaction à ses affects personnels et leur traduction. 

Dans le cadre de ce workshop, est-ce que l’espace a eu une influence sur votre travail? 

Oui, c’est un élément central : à la base, la proposition était de faire des Magasins généraux notre espace de répétition et de présenter ensuite notre travail dans d’autres lieux. Mais dès les premiers jours, on a compris que c’était un lieu avec une force particulière et un aspect monumental, offrant une multitude de possibilités. 

En tant qu’artiste, j’ai du mal avec la notion d’espace car le spectateur est obligé d’avoir un point de vue. C’est donner une fausse impression que de dire qu’il n’existe qu’un seul point de vue pour percevoir le monde. Au théâtre par exemple, tu t’asseois et tu n’as pas le choixCe n’est pas tous les jours que j’ai l’opportunité de développer un projet où je positionne le public exactement là où il veut être, il fait lui-même le choix de sa perspective. Un peu comme dans un musée ou dans une galerie où l’observateur fait un choix de temps et d’angle d’observation. 

La restitution du workshop avait un caractère tri-dimensiel : il y avaient des choses qui se passaient partout et au même moment. En tant que spectateur, il fallait faire un choix qui, à la fois empêchait de voir toutes les performances d’un coup mais qui permettait aussi de se concentrer plus profondément sur une danse. 

Pour le public, la restitution a été un moment fort : t’attendais-tu à un tel rendu? 

La performance est selon nous très réussie, pas nécessairement dans le sens spectaculaire ou dramaturgique du terme mais surtout parce que c’était une nouvelle couche de difficulté, de complexité. Il ne faut en effet pas oublier qu’à la base ce projet est un un projet pédagogique, ce n’est pas un spectacle dans le sens traditionnel. 

Au fur et à mesure de la restitution, le spectateur est devenu une partie intégrante de l’espace et du spectacle, il n’y avait plus aucune distinction. J’ai remarqué qu’à certains moments, les gens cherchaient le spectacle et le trouvaient… ou pas, et c’est ça qui est intéressant. Il y a par exemple, des performeurs qui couraient dehors le long du canal et certains spectateurs pensaient que c’était des gens qui faisaient leur jogging alors qu’en fait ils faisaient partie du spectacle !

La mère du petit enfant formidable qui faisait également partie du public mais qui a lui-même réalisé une performance m’a dit qu’il avait continué à danser toute la soirée et qu’avant de dormir il lui avait dit qu’il voulait devenir danseur. C’est merveilleux… et cela montre que la danse est quelque chose d’ouvert, ça n’est pas forcément une discipline sévère, avec des codes strictes. 

Quels sont tes prochains projets? 

Je retourne à Lisbonne pour préparer un spectacle qu’on présentera en mai 2018 avec le même groupe de performeurs.

Mon travail est transversal entre la danse, les arts plastiques, la littérature, la philosophie mais je travaille aussi beaucoup en tant que pédagogue et chercheur, le Centre National de la Danse est donc un lieu presque naturel pour moi. Il va d’ailleurs être le co-producteur du livre que je vais écrire cette année autour de mon sujet de recherche sur lequel je travaille depuis 25 ans, « Composition en temps réels »

Il semble qu’il y ait de nombreuses connexions entre mon travail, le CND et Paris – ville dans laquelle je suis né car mes parents étaient exilés politiques au Portugal et de laquelle je suis parti à l’âge de 2 ans – des connexions tangentielles et culturelles qui feront que je reviendrais sûrement !